Je viens de recevoir une requête par e-mail : on m’a demandé de supprimer sur TourdeJeu un ancien commentaire posté en 2006, signé d’une adresse mail contenant le prénom et le nom de la personne. OK, j’ai anonymisé le texte en virant la référence à cet e-mail. N’empêche que…
- La requête m’a été faite fort poliment, mais en précisant quand même “[…] en vertu des lois informatiques. Ainsi je vous invite à entreprendre les démarches pour y parvenir, en tant que webmaster.”. S’agissant d’un site non-commercial à l’ambiance ludique, j’ai été un peu surprise de ce ton grave : demandé plus simplement, j’aurais tout autant réagi. Bon, soit. Mais on sent surtout, derrière ces phrases, la menace voilée d’une requête carrément officielle, à fondement juridique. Qu’en est-il réellement ? Aurait-on pu réellement m’obliger à supprimer cette signature ? Les lois informatique et liberté régissent les données nominatives, et surtout l’utilisation de fichiers contenant ce type de données. Un texte unique envoyé publiquement par son auteur avec un e-mail apparent rentre-t’il dans ce cadre ?
Et s’il avait écrit avec un pseudo, et non avec son e-mail, cela aurait-il changé les choses ?
Le terme de fichier doit-il être compris au sens technique (une table de base de données contenant des commentaires de blog est techniquement quasiment un fichier), ou au sens commercial/marketing (une liste de personnes constituant une référence, et étant utilisée à des fins de contacts ou autre exploitation) ? - Le terme de l’oubli numérique est devenu à la mode ces dernières années, avec celui de l’e-réputation. On s’inquiète des traces qu’on laisse continuellement sur le web, de l’image de nous qu’elles peuvent donner, des conséquences éventuelles qu’elles peuvent provoquer. Cela concerne surtout notre rapport au monde du travail, moins tolérant que le monde personnel à certaines frasques ou habitudes. Le succès de Facebook est une des principales causes de cette inquiétude croissante, pour deux raisons :
- par défaut, ce qu’on y publie, supposé s’adresser à son réseau choisi, est en fait quasiment public, et il faut modifier ses paramètres pour mettre en place une protection,
- il est demandé de s’y inscrire avec ses vrais prénom et nom, alors qu’on s’inscrivait auparavant toujours avec des pseudos sur les sites web à visée non professionnelle.
Qu’on réclame la maîtrise complète de son propre profil et des statuts personnels que l’on publie sur un tel réseau social me paraît légitime. Mais quid de ce que l’on écrit au sein de sites extérieurs (commentaires, avis), et plus encore, au sein de communautés collaboratives comme des forums ? Le sujet est nettement plus complexe. - J’ai évoqué le sujet sur Twitter, et l’on m’a répondu entre autres en se moquant des “sites [qui] te disent qu’il est impossible de supprimer une ligne dans un base de données”. Hmmm. Techniquement, OK, supprimer un commentaire sur un site revient finalement à supprimer une ligne dans une base de données. Mais cela ne veut pas dire que :
- c’est facile à faire,
- cela n’a pas de conséquences.
Il faut en effet d’abord avoir les moyens techniques et l’organisation ad-hoc pour gérer ces suppressions. L’informaticien qui a accès à la base de données est-il forcément celui qui gère la communauté ? Si non, a-t’il implémenté une fonction de recherche de commentaires et de suppression (ou modification), lui a-t’on demandé cela ? Sur un blog Wordpress, c’est dans les fonctions du back-office, mais sur un site un peu ancien, ou fait maison, encore faut-il l’avoir prévu à chaque endroit possible.
Quant aux conséquences, elles sont loin d’être négligeables dans le cas d’un forum, ou de tout autre système permettant à une publication de faire partie d’une discussion :
- d’autres personnes ont pu citer le texte incriminé : en supprimant l’original, on ne supprimera pas ces copies ;
- d’autres personnes y ont répondu : en supprimant l’original, on fait perdre tout le sens d’autres interventions.
La situation est encore plus difficile dans le cas extrême (mais cependant non rare) d’une personne qui désire quitter totalement une communauté, et qui demande la suppression de TOUTES ses publications sur le site ou forum. C’est vrai, quoi, si on peut demander la suppression d’un message, on peut demander celle de plusieurs, ce n’est pas beaucoup plus compliqué techniquement (une requête SQL et hop) et c’est le même principe. Cela m’est donc déjà arrivé avec une personne qui avait publié… plus de 20 000 messages sur un forum ! - Mon avis sur la question, et la réponse que j’ai faite à cette demande (et à d’autres) est simple : en écrivant sur un forum de discussion, on participe à une communauté et notre écrit ne nous appartient plus personnellement, il fait partie intégrante de cette communauté. Attention, juridiquement, je ne sais absolument pas ce que cela vaut (si quelqu’un peut me donner un avis là-dessus… ). C’est juste mon avis de créatrice/animatrice de communauté. C’est cependant une réponse que je fais, et qui a été bien accueillie à chaque fois, heureusement. Sachant qu’en parallèle :
- je laisse la possibilité à chaque membre de modifier ses propres messages, sans limite de durée,
- j’accepte de supprimer au cas par cas des messages ou discussions entières où une personne regrette d’avoir livré des informations trop personnelles.
Sur le premier point, celui de laisser les membres modifier leurs propres messages, je sais que ce n’est pas le cas partout. Lors d’un des premiers Café des CM, j’en avais parlé avec des CM de sites pros, qui m’avaient indiqué que ce n’était pas une bonne idée, qu’il fallait laisser un délai maximal d’un mois par exemple, pour éviter le grand n’importe quoi. Pourquoi pas. J’ai cependant rarement vu d’abus d’auto-modification en masse de messages (mais je l’ai vu… certains ont beaucoup d’énergie, parfois, pour ce genre d’activités !). - Dans son (excellent) livre “Managing online forums” (2008), Patrick O’Keefe dit la même chose. Martin Reed a également publié cet article sur le sujet (“Who owns and controls the content in online communities?” en 2009). Il est en tous cas toujours conseillé de prévoir le coup dans sa Charte communautaire.
C’est un bien vaste sujet… non ?
